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From Violette to Elliott

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queenforaday245am

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Je dédie ce blog à Elliott Smith (1969-2003) en hommage à son génie, à sa musique, à son humanisme.

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The enemy is you

Elliott Smith

The enemy is you (Elliott Smith)

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Five years ago. today...

Five years ago and it's still hard for me to deal with it.
Wherever you are, Elliott, I love you, I think about you each day of my life, your music raises in me the same deep sentiment of wondering and am forever grateful for it. Thank you, thanks for your art and let me praise whenever I can both the wonderful and delicate little man that you were , and the overwhelming genius who so often managed to soften our hearts with beauty, intelligence, and sheer sensitivity and honesty ...

I wholeheartedly love you
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#Posté le mardi 21 octobre 2008 10:13

Eloge

Eloge

Quelle alliance que celle de la musique et du sublime! un chant, une mélodie, un air qui emplirait l'âme, rayonnerait en vous, tant et si bien que nul discours ne parviendrait à en saisir la beauté, l'émerveillement béat qu'elle fait naître en la personne qui s'abandonne tout à elle, humble devant sa pureté, laissant à Dieu le soin de la comprendre. Devient-elle plus grande dans les abysses d'un désespoir conscient de lui-même, ce désespoir qui embrasse la vie et la mort dans une même étreinte ? Ne se suffisant pas d'être simplement belle, cette musique se nourrit d'une souffrance toujours plus intense, d'une vérité à fleur de peau, se crée une légitimité à l'abri du temps, portée par une foi un peu folle qui puise dans le noir cette éclatante lumière; cette incompréhensible brillance qui, jamais, ne cesse de nous bouleverser.



La légende veut qu' Elliott Smith soit mort un jour d'automne, deux trous rouges dans la poitrine, après s'être poignardé en plein coeur. Fin bêtement romantique que celle-ci, violence et précision inouïe d'un ultime geste de désemparé, où tragédie et mythe ont, une fois de plus, fait bon ménage, aiguisés par la lame du suicidé, et travaillé par les années de deuil d'une poignée d'orphelins dont l'existence avait été bercée par la voix de l'artiste.
Hors, cette voix, fragile et profonde, qui hantait ses complaintes méditatives, s'est tue à jamais le 21 octobre 2003. Le temps de quelques battements d'ailes de papillon, le troubadour qui fardait sa beauté d' une laideur de pacotille disparaissait. L'image semble belle, pourtant: une mort aux accents shakespearien, noble et courageuse, violente et grandiose. Cependant, la réalité frappe: cet homme ne respirera plus, il ne fera plus l'amour; et d'aucune création désormais, son esprit, son talent, son travail n'accoucheront. Plus de blessants sarcasmes pour déformer ce pudique sourire , plus d'amertume pour entacher ce c½ur ni de larmes pour froisser ce visage, plus de joies pour dérider ce front. La sueur n'imbibera plus ses vêtements bon marché, ses mains moites ne seront plus fébriles, son regard plus jamais fuyant, ses cheveux ne danseront plus sous la brise ; il n'aura plus jamais ce mal de ventre qui pouvait le clouer au lit des journées entières, plus jamais mal au dos, à l'âme. Sa poitrine ne se soulèvera plus sous les assauts d'une toux entêtée ; la fumée inhalée ne fera plus son bonhomme de chemin à travers ses poumons, danse grise et sensuelle de la bouffée de cigarette coutumière qui rentrait et sortait de ce petit corps , de ce visage rêveur, nonchalante et indifférente. Les muscles tendus par des années d'effort et de résistance se sont enfin relâchés.

L'homme qui fut n'a plus à se faire pardonner, il ne peut ni se morfondre ni haïr, ni souffrir encore de ces maux qui le rongeaint. Elliott Smith n'est plus; maintenant nous voilà seuls face à notre malheur et insignifiance; le mort, lui, nous nargue, paisible, son visage est glacé et ses yeux à jamais fermés sur le monde.

Cinq années en arrière, dans la chambre d'autopsie, d'immondes néons diffusaient leur lumière froide et impudique sur le corps nu d'Elliott Smith, une femme en blouse blanche, penchée au-dessus de cette nudité, le fouillait. Une barbe de quelques jours se faisait sentir sur la peau froide et rugueuse. La médecin légiste avait-elle conscience de la beauté de l'homme qui avait été ? Sur quoi se posait son regard ? Un objet ou un être ? Dessous les paupières lourdement refermées, des yeux magnifiques, quelques temps auparavant, avaient brillé : ceux d'un poète, dessinés par la plus fine des mains d'artiste : deux lignes soigneusement allongées enfermant une pupille vert-de-gris, de longs cils bruns s'abaissant avec légèreté sous le poids de la gêne et de la modestie.

Sur la table, les lèvres grises et serrées du cadavre outrageaient un magnifique sourire. Sous les cheveux sales et ébouriffés, un grand front pâle et romantique luisait; malgré les cicatrices, les ravages de la drogue et de l'alcool qui l'avaient prématurément vieilli, on pouvait rendre compte d'un visage doux à l'ovale délicat, d'une beauté toute singulière.

Jadis, le corps fin et souple s'était exprimé en des gestes gracieux et agiles ; tel celui d'un danseur, il se déplaçait dans le temps avec légèreté, foulait la terre d'un pas élastique ; sur scène, l'homme se tenait droit, l'expression était sobre, la retenue, extrême.

Les deux dernières années de sa vie , l'attitude du poète avait changé; le corps gracile semblait désormais celui d'un vieillard , exténué et chancelant ; sur scène, le bonhomme arrivait courbé, son regard perpétuellement rivé au sol hormis pour les quelques fugaces coups d'½il intimidés jetés,dans l'obscurité, à une masse transie d'amour et de compassion pour ce petit être; le sourire était timide, les mots balbutiés et inaudibles. Tout semblait douloureux dans ce corps. Douloureux et honteux ; son dos en particulier, comme s'il supportait un fardeau écrasant. L'homme se déplaçait moins rapidement, essoufflé et gauche.

Mais pourtant, les derniers mois, il la retrouva, cette grâce, cette incroyable agilité qui allait illuminer ses dernières apparitions. Les doigts, à nouveau se déplaçaient à une vitesse incroyable sur les cordes et les frettes, les jambes battaient énergiquement la cadence, le corps revivait, le visage s'éclairait ou s'assombrissait, les yeux toujours clos, la voix bouleversant plus que jamais, transcendant littéralement les paroles, haut perchée, infiniment fragile, au bord, semblait-il de la brisure, de l'épuisement, mais parfaitement claire et juste.

Alors, pourquoi cette mort ?... laissons-là cette question, aussi épuisante qu' inutile. Laissons-nous juste, à nouveau, porter et guider par la brutale humanité de cette voix divine, de cet éternel chant d'amour. Les cadavres ne parlent pas mais les poètes, eux, ne meurent jamais et l'écoute de ce trésor posthume est là pour le confirmer. Ce « From a Basement on the Hill », bien qu' inachevé, est une oeuvre époustouflante de sensibilité et d'originalité. Noir et pourtant radieux, cet ouvrage est de loin le plus complexe, le plus triste, le plus échevelé et le plus musicalement audacieux qu' Elliott Smith nous aura livré. A écouter les yeux fermés, le front brûlant et la main sur nos coeurs palpitants...Le bonheur est à portée d'étoile.
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#Posté le mercredi 17 septembre 2008 05:13

Figure 8


Elliott Smith: Figure 8 ou l'amour du vertige.

Le cinquième album d' Elliott Smith est le fruit d'une deuxième collaboration liant le  songwriter américain au label géant Dreamworks.

1/Quand la grâce dessine un 8 parfait...

Epanouie. Que dire de plus d'un album dont chaque morceau révèle une maîtrise admirable du langage poétique et musical?
Bijou d'équilibre et de virtuosité, cet américain décidément très doué signe avec Figure 8 une oeuvre magnifique et vertigineuse. Dans le sillon du déjà époustouflant XO, les 16 titres qui peuplent ce grand huit à la fois grandiose et fragile, ambitieux et lumineux nous emmène loin flirter avec les nuages.


a.Un chant aérien.

Figure 8: une oeuvre d'où se détache d'abord une voix qui se fait claire et « généreuse », comme épanouie. Si l'on compare la voix du poète dans cette oeuvre à celle qui hante les opus folk Roman Candle , Elliott Smith et Either/or -ses oeuvres les plus underground- on constate une subtile différence: la voix des premiers albums sort des entrailles, brute, instinctive. Sourd, profond et déjà bouleversant le chant est viscéral.
Or, Smith sur Figue 8, commence à apprécier sa voix et à en faire un instrument à part entière; ici elle respire plus qu'elle ne soupire, elle se fait moins timide et plus vive, elle embrasse les aigus et scande les syllabes avec une grâce infinie.
C'est avec un sourire béat que l'on se laisse porter par ce chant tranquille et grâcieux à l'écoute d' un « Easy Way Out » tout en douceur ou d'un "Color Bars" gentiment sarcastique, un morceau aux nappes mélodiques envoûtantes, une ballade tout en suspension ou guitare sèche et piano mènent la danse portés par une voix d'ange.

Le papillon d'" Independence Day " condamné à une éphémère beauté qu'il chantait déjà sur XO d'un timbre clair et confiant a maintenant pris son essor vers un horizon riche et multicolor .

b.Le jour et la nuit.

Si Roman Candle était déjà d'une grande maturité, oeuvre courte mais fondamentale alliant avec une remarquable finesse et une terrifiante sincérité délicatesse et profonde retenue, Elliott Smith a depuis gagné en assurance et a franchi un nouveau cap; en témoigne l'audace dont il fait preuve dans ces nouveaux morceaux pour la plupart électriques et très fournis en arrangements (n'en déplaise à certains.)

Les précédents albums (à l'exception d' XO qui est une première ouverture vers une pop ultra mélodique) semblaient des odes au crépuscule, à la douceur de sombrer et de se laisser envahir par une nuit oublieuse et rassurante; où la lune et autres ampoules électriques-symboles omniprésents dans ses textes-paraissaient la seule source de lumière, attirant vers elle de fébriles papillons avides d'en absorber les rayons. L' univers de Smith était alors un univers épuré, brut et pétri de mélancolie d'où sourdait néanmoins le grondement d'une révolte intérieure que seul le mince filet de sa voix fragile et murmurante pouvait exprimer, crevant ainsi le silence.
Or, ce timbre chaud, cette voix compatissante d'une sincérité tellement vraie nous transperçait déjà le coeur et nous réchauffait. Seul avec une guitare sèche, il peuplait tout en douceur notre solitude et nos nuits glacées .

La chaleur ne déserte pas Figure 8 non plus qui en est imprégné. En effet, Elliott Smith a entre temps abandonné New York pour s'installer en Californie. On ne se trouve plus sous le pâle soleil d'un Portland humide et manufacturé ni sous celui, lunatique, d'un Manhattan angoissé et archi encombré, mais sous celui, orange, brûlant du ciel débonnaire d'un Los Angeles de carte postale. Or, les chansons reflètent brillamment cette mutation, cette fraîcheur.
Le morceau « L.A » au son de guitare saturé évoque certainement mieux que toute autre ce changement avec ces « voitures parquées au soleil »et toutes ces « stars qui font partie de la scène », une chanson evidemment ironique mais qui dénote néanmoins d'un enthousiasme certain.

Figure 8 est une oeuvre qui respire le bien-être où tous les morceaux s'enchaînent dans un dynamisme fougueux, où la musique, solaire, badine avec les nuages là où les voix s'élèvent en des choeurs grandioses comme dans ce « Happiness » qui transcende l'amour et l'oubli de soi- et où le caractère toujours aussi solitaire du poète transparaît de manière encore plus troublante et singulière.
Ainsi, Figure 8 s'impose comme une oeuvre aurorale, une oeuvre qui s'écoute de jour: elle illumine sans irradier, elle bouleverse sans désespérer, elle donne à méditer, elle nous ravit et nous enveloppe par la richesse de ses mélodies  et nous suspend au fil ténu de ces notes magiques sans jamais nous laisser tomber.
Suspendus, nous le sommes aussi aux lèvres de ce funambule qui nous offre ici  quelques angéliques instants de pure poésie; ainsi le très acoustique « Everything Reminds Me of Her », une chanson crève-coeur d'amours déçues d'une simplicité bouleversante qui mêle des images teintées d'ocre et d'or et où il est entre autre question de tournoiement de la terre, et de soleil empalé sur un clocher (?!)
Succède à cet instant de pure méditation amoureuse, l'étourdissant « Everything means nothing to me »; porté par une  mélodie au piano mélancolique, le chant frêle de Smith vient s'y greffer en petites touches cristallines, à l'image de cette oscine bleue venant se poser sur son épaule et qui tait par son chant le son de toute chose (« wishes with a blue songbird on his shoulder who keeps singing over everything »); ce morceau en spirale où se répètent inlassablement les mêmes notes à la fragilité enfantine, cette délicate envolée triste mais légère qui se fait ode à la vulnérabilité des êtres, s'achève sur la continuelle redite de ce cri du coeur « everything means nothing to me » alors que batterie, guitare et basse viennent en force étreindre vigoureusement cette cascade d'accords faussement optimistes.

c/Genèse d'une « trahison ».

Du folk introspectif, sensible et minimaliste de ses trois premières oeuvres, Elliott Smith a franchi depuis XO le seuil de la pop symphonique flamboyante, le succès lui ayant au moins offert la possibilité d'élargir sa gamme d'expression en usant, entre autre, d'un plus grand nombre d'instruments; car si Smith est un homme-orchestre à lui tout seul c'est aussi parce qu'il vient d'un milieu où, enfant, on lui faisait écouter Gershwin en boucle, qu'il a toujours été subjugué par les productions de George Martin-vouant au Beatles un culte depuis l'âge de quatre ans-et par les compositions swing et acidulées de Stevie Wonder et d'Elton John.
Ce sont ces petits faits entre autre qui peuvent nous aider à apprécier cet album duquel certains fans de la première heure tournent leurs dos, accusant Smith d'avoir vendu son âme au diable Dreamworks en trahissant le milieu indépendant dont il était issu. C'est vrai que l'on connait mieux Smith à travers ses références folk, punk et psyché et moins à travers son amour pour les grands magnats de la pop à grosse production.
Mais laissons-là ces injustes complaintes et apprécions l'oeuvre pour ce qu'elle est: un autre chef-d'oeuvre de la part d'un songwriter unique, boulimique de travail, qui semble composer ces balades merveilleuses avec une facilité déconcertante.
Cette Figure, au fond, est à l'image d'un Elliott Smith éclectique et passionné qui, du Velvet Underground aux Beatles, de  Supergrass à The Scorpions , de Hank Williams à Dylan, des Clash à Nico embrasse toutes les formes musicales, qu'elles soient minimalistes ou surproduites, désuettes ou avant-gardistes, kitch, crasseuses ou savoureuses...

d/ Equilibre et splendeur .

Si Smith ne manque ni d'exubérance ni d'originalité dans ses compositions, il reste avant-tout un
« puritain » de la musique, et ne saurait brûler les ailes de sa pureté dans une facile et aguicheuse surenchère ou dans un renversement complet de tout ce qui a fait sa spécificité jusqu'ici.
Il reste implacablement dans la cohérence et l'équilibre. La rigueur est son crédo. Ne jamais trop en faire, une règle d'or.
Toujours dans l'économie des mots et du temps, le résultat est une fois de plus époustouflant.
Il est par ailleurs remarquable de la part de ce garçon d'à peine trente ans d' exprimer des choses aussi dures (désamour de soi, abus, dépression, solitude, relations déçues, incapacité à être en phase avec le monde) de manière aussi radieuse et poétique. Dans un tourbillon de notes où piano, violons, trompettes, guitare électrique, basse et batterie s'enlacent et se répondent dans une idéale harmonie, la voix pure et multipistée d' Elliott Smith n'est jamais étouffée, ne sonne jamais « faux »; juste, claire et je dirais presque triomphante , elle se love avec légèreté dans les contours massifs de cette instrumentation orchestrale, contours une fois de plus définis avec une incroyable finesse.

e/ Une orchestration robuste.

La collaboration d'un orchestre sur cet album est en effet chose nouvelle pour l'artiste.
Même si Elliott Smith tient à jouer de tous les intruments, y-compris sur cet album, la présence ponctuelle d'un orchestre sur certains titres dont il sait user avec parcimonie et sans boursouflures donne à l'oeuvre une ampleur plus grande, une portée dramatique plus impressionnante (en particulier dans les transitions qu'il affectionne tant) sans pour autant la faire sombrer dans un écoeurant pathos. Ainsi pouvons-nous en apprécier l'effet sur le très énergique « Junk Bond Trader », le splendide « Color Bars » évoqué plus haut, le faussement candide « In the lost and Found » à la mélodie obsédante ou l'élégiaque« Can't Make a Sound »au final renversant.

Si l'on se sentait auparavant enveloppé par le pudique et très sensuel murmure qu' Elliott Smith suspendait à nos oreilles frissonantes, et par son splendide jeu de guitare tout en nerfs et en subtilité, l'auditeur est ici enrobé par une foisonnance de sons, un univers multicolor qui contraste franchement avec la chétive sobriété des débuts. Mais la magie opère à nouveau et l'on retrouve dans cette riche production une admirable unité de ton et une parfaite cohérence.

f/ Une beauté enjôleuse et un dialogue avec soi.

Si cette musique nous touche dans ce qu'il y a de plus universel, et nous unit en ce que l'on se retrouve tous en elle, Smith, pourtant, ne prêche ni ne s'adresse à la multitude: il ne s'adresse en réalité qu' à lui-même et se livre avec cette voix doublée à un jeu de questions qui restent pour la plupart sans réponses ( à titre d'exemple, le très popesque « Wouldn't mama be proud? ); de plus, les choeurs enivrants et les nombreux arrangements venant soutenir en de subtils et complexes arpèges son chant menu ne comblent qu'en surface cette solitude avec une beauté confondante et quelque peu mensongère en ce qu'elle tend à camoufler la mélancolie maladive voire même,parfois, le profond désespoir, qui se dégage de textes où les allusions à la mort, au désir d'en finir et à la difficulté d' être synchrone avec le monde sont toujours de rigueur. Mais Elliott Smith a pris soin, par l'écriture même de ses textes qui se font de plus en plus allégoriques et évasifs d' éclipser de telles évidences.
Exemple encore plus frappant de ce dialogue avec soi-même, la chanson « Somebody that I used to know », épatant morceau accoustique  où le poète semble tendre son miroir à un adversaire invisible en lui assénant sur un ton léger et trottinant que tout le mal qu'il lui a fait est autant de mal qu'il se sera fait à lui même, ainsi les vers « I had tender feelings that you made hard/
but it's your heart not mine that's scarred »/ « J'avais de tendres sentiments que tu as rendu amers/ mais c'est ton coeur et non le mien qui est blessé » témoignent de ce sempiternel questionnement avec soi-même, d'une dualité où le poète tend à la fois à méditer sur sa tristesse et ses souffrances ou à radicalement faire trêve du passé et écraser d'un pied ferme les douleurs qu'il ranime, d'où le terrible refrain lancé à l' «adversaire » en question « You're just somebody that I used to know »/ « Tu n'es qu'une personne que j'ai connue ».
 D'ailleurs, Smith conclura plus tard dans le tonitruant "Stupidity Tries" qu'il n'existe  pas de pire ennemi que soi-même, «the enemy is within/don't confuse me with him»...

g/Une fin presque comique...

Figure 8 ouvre la danse avec « Son of Sam », titre phare de l'album qui en 3 minutes (et des poussières) nous emmène valser dans une tornade de mélodies ailées libérées de toute pression extérieure. Ce morceau est une véritable ascension: d'abord quelques notes tranquillement jouées au piano et à la guitare que vient soudainement booster une batterie costaude en introduisant la voix argentine et délicate d'Elliott Smith. Deux couplets se développent ainsi dans une myriade de notes, puis vient la transition instrumentale toute en fureur avec batterie, basse, guitare et piano formant un brouhaha pop parfait. Le calme revient après ces quelques secondes échevelées, la rythmique du début reprend et le dernier couplet conclue calmement sur ces lignes exprimant un certain désarroi « I may talk in my sleep tonight 'cause I don't know what I am »/ « Il se peut que je parle dans mon sommeil cette nuit car je ne sais pas au juste qui je suis ».

Si il est question musicalement  d'ascension, d'épanouissement, d'envolées lyriques à travers toute l'oeuvre, le vertige n'est jamais loin, le gouffre est souvent frôlé même dans les morceaux les plus joyeux, un abîme s'ouvre  alors qu'une progressive descente se dessine sur les derniers titres. Ainsi, la fin de ce bouleversant « Happiness » où raisonne sans fin ce rythme de tambour lent et régulier qui va en s'atténuant de plus en plus dans le lointain comme les battements d'un c½ur sur le point de s'éteindre; précède à ce dénouement tout en suspension , la voix qui s'élève et se dédouble en annonçant: « What I used to be will pass away and then you'll see that all I want now is happiness for you and me »/ « Tout ce que je fus mourra et tu verras alors que tout ce que je veux maintenant c'est le bonheur pour toi et moi »...mort et renaissance, c'est ce dont il s'agit ici.

N'oublions pas le curieux interlude "Gondola Man" qui sur une mélodie triste et étrange rappelle quelque peu "La Strada" de Fellini; saturé, cette mélodie lente et descendante rappelle le son grinçant d'une vienne boîte à musique dont on imaginerait un forain donner le dernier tour de manivelle. Un morceau qui apparaît et disparaît tel un spectre comme pour signifier du passé et du temps qui passe irrémédiablement.

De mort et de renaissance il est aussi question dans la chanson qui suit, « Pretty mary K »,au titre très énigmatique qui met en scène un soldat blessé à la tête (ce soldat ne serait-il pas notre poète combattant ses névroses?) trouvant réconfort et salut dans les bras d'une certaine Mary. Portée par un arpège sublime et une voix de prière, ce morceau surprend par sa religiosité.

Puis vient le fragile « I better be quiet now ». Tout en sourdine, il s'agit d'une tendre complainte qui sur une frêle mélodie semble resserrer l'étau de manière inextriquable. On pourrait penser que c'est comme ça que va s'achever Figure 8, sur cette chanson d'amour si belle et si triste.

Mais non, un dernier et gigantesque soubresaut avec le morceau « Can't make a sound », dans lequel le musicien se compare à « un film muet » en décalage complet avec le monde qui l'entoure. Ainsi, du silence qu'il désirait s'imposer dans le morceau précédent (I better be quiet now), nous passons à un « vrai » silence (' »Can't make a sound ») dans une habile mise en abîme où le personnage chante qu'il ne peut pas chanter.
Tout dans ce morceau, du rythme aux inflections de voix, accentue ce côté pathétique et clownesque. Le poète s'identifie à ce clown tué par le héros (« The hero killed the clown ») car Smith n'aime pas les héros et il le revendique; il déteste ceux qui paradent comme tel et envahissent nos écrans déjà saturés d'images abrutissantes; ces faux héros qui n'ont que de mépris pour les perdants, les chétifs, les distraits, ou ceux qui poétisent, travaillent et désespèrent dans le noir sans nourrir aucune ambition particulière.
Mais c'est alors qu'à la fin du morceau, survient le chant d'un ch½ur immense, s'élevant à nouveau dans un cri d'espoir « Why should you want any other when you're a world within a world ?" "Pourquoi voudrais-tu d'un autre monde alors que tu es toi-même un monde dans un monde? ». Et le morceau de s'achever dans un retentissant tourbillon de notes imbibées d'amour. Ainsi s'achève Figure 8.

Mais non, il reste ces dernières secondes, une minute et quelques secondes pour être plus exact.
La voix du poète n'est plus. De cet étourdissant manège ne reste plus qu'un léger flottement, une rumeur. Quelques notes jouées en sourdine sur le clavier d' un piano fantôme qu'on imaginerait abandonné au milieu de nulle part, dans un endroit sombre et poussiéreux. Cette partition, presque comique dans son apparente simplicité, semble évoquer la démarche chaloupée de Charlot, scandée par le rythme lent et régulier que la main gauche effectue dans les graves . On le voit alors qui se dessine de dos, sa canne à la main pour le distinguer et le défendre contre tout et son chapeau qui lui octroie une certaine élégance et un rien de dignité ; il s'éloigne vers un horizon obscur alors qu'une succession d'accords cristallins déferle et descend de plus en plus bas jusqu'à ne plus raisonner du tout . C'est un adieu .

Cette minute est pour moi la plus belle et la plus pathétique de cette ½uvre qui ne cesse de  grandir au fil des écoutes.


2/ Après cinq albums solo plus époustouflants les uns que les autres, peut-on vraiment parler de révolution musicale quand on parle d'Elliott Smith?

Certes, une révolution bien modeste que celle d'Elliott Smith; en effet, ce-dernier respecte la tradition pop folk dont il est issu, donc pas de bizarrerie avant-gardiste sur ses albums ni de délire mégalo, juste une ambition artistique, esthétique et éthique qui consiste à traduire de la plus belle manière qui soit les démons qui le rongent. Et c'est déjà beaucoup. Une modeste ambition de « travail bien fait » en somme, car Smith, trop perfectionniste et soucieux du monde ne saurait nous livrer un album passionnant mais décousu, plein de géniales trouvailles mais déroutant; cependant, sans le savoir, il EST un esthète de la beauté et de la perfection.
Aussi, tout en saluant les champions de l'avant-garde rock pour aussi géniaux qu'ils soient, il est important de comprendre qu' Elliott Smith ne s'inscrit pas du tout dans cette lignée d'artistes, en tout cas pas encore même si il mène, à sa manière, une révolution tout aussi primordiale.

Premièrement il a grâce à ses premiers albums d'une beauté sidérante redoré le blason du folk indépendant en lui insufflant une pofondeur et une fraîcheur nouvelle. Plutôt à la manière d'un Nick Drake que d'un Dylan, il fait de l'universel avec du très personnel. Sa contestation n'est pas externe mais interne. Rien d' exacerbé chez lui, que de larmes et de rage contenues contemplées dans l'introspection la plus profonde et quelques questions qui restent en suspend. En revanche chez Drake,  aucune rage manifeste, il est juste une âme flottante, un être déjà déconnecté de tout et essentiellement poétique. Trop doux pour survivre, ce garçon sublime disparaît en silence à l'ombre de la tristesse hystérique que suscite la mort d'autres grands écorchés, les Janis Joplin, Hendriks et Jim Morrison -sans savoir combien ses petites chansons composées dans un murmure allaient enthousiasmer les générations à venir.

Si l'on poursuit la comparaison, la musique de Smith à ses débuts-période qui comprend la fin de son investissement dans le groupe post-punk Heatmiser et surtout  ses trois premières oeuvres solo- se caractérise- à l'inverse de Drake- par un ancrage profond dans une époque, un milieu, un rapport au monde même si il s'agit d'un rapport limité (Portland, les années 90, le chômage, les amis, les bars, l'alcool, l'amour, la confusion, la solitude etc...). Ses petits portraits touchants d'individus ordinaires qui arpentent les trottoirs gris de Portland sous un ciel tout aussi aussi gris et qui noient leur chagrin dans l'alcool ou la drogue avant de replonger dans le cru de la vie, tout cela Smith l'a exprimé avec une grâce, une franchise et une pudeur telle que personne ne pouvait y être indifférent. Il a exprimé la dépendance, la grisaille d'un quotidien désenchanté mais aussi et surtout l'amour et la solitude des êtres. Certes, il serait aussi aisé de faire un rapprochement avec Dylan, Dylan étant le maître du portrait social en musique. Mais la comparaison s'arrête là. Le Dylan des années 60-70, lui, écrit et chante pour tous et est de tous les combats; ce-dernier s'emploie à remettre en question tout ce qui le révolte afin d' éveiller les consciences dans un climat social extrêmement tendu et mouvementé mais propice à l'écoute parce que porté par un vent de liberté, et mué par un profond désir de changer les choses. Son rapport au monde est extraverti, direct, passionné et un rien désabusé; il compose et chante à un rythme effréné et débordant alors que le Smith de la période 1994-1997 privilégie déjà dans ses chansons l'espace et le temps, le silence, ce qui est en suspend...ses chansons respirent , elles méditent.
Il ne se dresse pas en porte-parole mais représente pourtant, indéniablement, la voix des démunis, de ceux qui ne peuvent parler. Son rapport au monde est intime, discret et non-violent même si révolté; de surcroit, il aime trop le silence et l'anonymat pour se ruer dans les foules et assumer un rôle en pleine lumière comme Dylan a pu le faire en en subissant parfois les conséquences; se sachant ni assez roublard ni assez fort pour se construire une image et en jouer, c'est toujours à toute vitesse que, sur scène il enchaîne ses chansons, mollement et à contre-coeur qu'il répond aux interviews, et toujours en un clin d'oeil qu'il détale de la scène après un "thank you very much, goodnight" de rigueur-un timide sourire posé sur ses lèvres et accompagné d'un geste de salut de la main des plus furtifs.
Mais aussi, le paysage n'est plus le même, l'utopie des 60's et des excessives 70's ravagée par une guerre inutile a progressivement fait place à un désoeuvrement, une résignation, un retour à l'individualisme forcené que les années Reagan-dans les années 80- encouragent  de plus belle. Aussi, on ne se drogue plus pour découvrir ou pour se marrer mais pour oublier: le chomâge, la déchéance, le divorce de ses parents, la perspective terrifiante de ne pas avoir de futur, le sida. Les années 90 voient la continuation de se désoeuvrement auquel se double un désire désordonné de révolte que, musicalement, le mouvement grunge essaie de traduire avec plus ou moins d'habileté.
C'est dans ce climat dont il est imbibé qu' Elliott Smith compose  les chansons de ces trois premiers albums solo;  pourtant  sa musique est déjà d'une telle mâturité qu'elle ne peut être associée à un mouvement quelconque, tellement libre et singulière qu'elle se suffit à elle-même. Dans ces petites chansons nées de trois fois rien si ce n'est d'une intarissable créativité et d'une délicatesse à traduire des émotions complexes sans pareil, Elliott Smith n'élève pas le poing, ne revendique rien, il se tourne vers lui même uniquement, et se questionne. La subversion n'est pas son but, seul la vérité des hommes compte. Lui ne peut qu'être lui-même et c'est parce qu'il chante avant tout pour lui-même que ses convictions profondes (politiques ou religieuses) restent obsures; cependant, transpirent de ses textes et de sa voix une telle l'humanité à  fleur de peau et et une telle intégrité  que l'on a l'étrange sensation de pénétrer  l'homme même, d'être en totale communion avec lui . Son combat est rentré, c'est un combat contre soi. Et si il mène une lutte dans le monde, contre/ou avec les hommes, alors il s'agit d'une lutte d'ordre esthétique et humaniste: réhabiliter avec beauté ceux dont on ne parle jamais, ces « beautiful losers », ces éternels perdants qui traînent difficilement leurs carcasses vers un bureau de vote et qui se permettent rarement de rêver de liberté, si ce n'est en flânant la nuit dans les rues goudronnées et humides qu'éclairent un pâle clair de lune, ou entre amis, autour d'un verre, « entre les bars » où chacun se console comme il peut.

Conclusion: une musique méditative:

Il est intéressant de constater que depuis XO et de manière encore plus évidente avec Figure 8 l'écriture de Smith a pris une dimension plus métaphysique et abstraite, tout n'est que questionnement, les contours s'estompent et s'élargissent, la pensée s'élève alors que le poète mûrit et déploie des ailes méditatives.
La musique de Smith devient universelle.
Ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, il aura attiré vers lui des jeunes, des moins jeunes, des intellos, des ouvriers, des stars, des pauvres qui tous se retrouvent dans cette lutte discrète et souterraine pour la ré-humanisation de ce qui fut si savamment déshumanisé. « Do it together » avait-il un jour réécrit sur une enseigne à Portland au lieu du « Do it yourself » plébiscité.
En cela, il est important de reconnaître que sa musique va aussi à l'encontre de cette Amérique conservatrice, individualiste et élitiste qu'il connaît bien pour avoir grandi à Dallas, au Texas dans un univers violent, raciste, anti-intellectuel et qu'il côtoie continuellement à travers sa vie d'artiste faite de compromis, à travers la vie des ses amis qui eux triment encore pour gagner leur vie, et surtout à travers une souffrance qu'il porte en lui et pour tous. Il n'est pas un observateur distant du monde , il vit le monde, il le ressent dans sa chair.

Bien sûr, Elliott Smith ne fera jamais exploser les ventes ni couler autant d'encre qu'un groupe comme Nirvana ou qu'un artiste aussi protéiforme que Dylan...et quelque part c'est tant mieux. Son empreinte n'en est que plus profonde, précieuse et singulière. Il a su entourer sa vie d'un nuage de discrétion et cette discrétion est à l'image du bonhomme tel que nous l'aimons.
Sa contribution artistique majeure aura été de remettre la sincérité et la rigueur au coeur d'une musique qui se voudrait provoquante et contestataire alors qu'elle se vautre bien souvent dans une grossièreté et un consensualisme navrants et frise le ridicule à force d'accumuler les poncifs (ce qui est le cas, hélas, de nombreuses rock stars sur le retour, trop habituées au caviar et aux peignoirs en soie pour avoir l'air crédible lorsqu'elles crachent dans leur soupe.)
Le rock est tristement devenu une industrie, une pompe à fric, un phénomène de mode et les vrais artistes se doivent de rester intègre et de se réinventer sans cesse s'ils ne veulent pas finir dans les poubelles de l'histoire alors qu'ils peinent à rattraper un monde qui va trop vite, même pour eux, éternels combattants du rythme...

Heureusement, jusqu'ici Smith n'a jamais succombé à la facilité, à l'appât du gain. Il est toujours resté ce simple et timide bonhomme glaçant de lucidité. Se refusant à posséder quoique ce soit, il papillonne d'une côte à l'autre, discret, ouvert et généreux envers les plus malheureux, dédaigneux et sourcilleux envers les prétentieux, se contentant d'écrire ses petites chansons pour se débarrasser, comme il dit, d'"idées qui lui pourrissent le cerveau".
Il a su jeter aux oubliettes toute once de sensiblerie en préférant aux clichés larmoyants les plus répandus, une observation aigüe et compatissante du petit monde auquel il appartient.
Ainsi, n'importe quel coeur sensible aurait du mal à résister à cette vague de douce tristesse qui nous saisit à l'écoute d'une de ces mélodies belles à pleurer et son écriture tranchante et sans fioriture, d'une honnêteté trop brutale, ne peut laisser indifférents même les plus costauds. Or, c 'est bien cette alliance de beauté et de dureté, cette compassion contagieuse qui fait de ce troubadour aimé des dieux, quelqu'un qui rend meilleur les hommes.
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#Posté le mercredi 17 septembre 2008 05:10

Happy Birthday Elliott!!!!

Rest in peace dear friend; I'll be playing your music all day long and try to be busy making something from nothing.
I love you, I love you, I love you...
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#Posté le mercredi 06 août 2008 03:30

je trouve ce dessin magnifique

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#Posté le mardi 20 mai 2008 12:25

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